Massoins, terre d’Héritage et de Traditions.

Massoins, terre d’Héritage et de Traditions  (Texte Roland CICCOLI)

Ces magnifiques photos anciennes de Massoins (souvent orthographié ainsi dans les archives) sont de véritables fenêtres ouvertes sur un temps où le rythme de la vie était dicté par le soleil et les saisons. Niché à 412 mètres d’altitude dans les Alpes-Maritimes, ce « village perché » raconte l’histoire d’une France rurale empreinte d’une dignité silencieuse.
En regardant la photo de la Place du Vallat, on ressent fontaine et le lavoir n’étaient pas seulement utilitaires ; ils étaient le « journal télévisé » du village. C’est là que les nouvelles circulaient, entre le clapotis de l’eau et le battement du linge. Remarquez cet homme assis sur le banc de pierre et la femme à l’entrée de sa maison. On peut presque entendre le silence de l’après-midi, seulement rompu par le bruit des sabots d’un âne (comme sur l’autre cliché) rentrant des champs d’oliviers en restanques.
 

La photo de la Passerelle de Massoins suspendue sur le Var est saisissante. Avant la construction de ponts modernes en béton, ces fils d’acier étaient le seul lien physique pour traverser la vallée et rejoindre la gare. Les légendes du village racontent souvent que le train (Chemins de fer du Sud) allait si lentement dans les montées que les jeunes du village pouvaient descendre pour ramasser des fleurs ou des pignes de pin et remonter dans le wagon suivant ! La gare de « Malaussène-Massoins » était le point de contact avec le monde, là où arrivaient le courrier et les rares visiteurs de Nice.

Les vues panoramiques montrent l’église avec son clocher à dôme caractéristique, dominant les maisons serrées les unes contre les autres pour se protéger du froid et du vent. Les restanques (terrasses) que l’on voit sur les photos témoignent d’un travail colossal : chaque mètre carré de terre était arraché à la montagne pour cultiver la vigne ou l’olivier. À cette époque, Massoins vivait de l’huile d’olive. On imagine l’odeur du marc d’olive qui s’échappait des moulins communaux lors des récoltes d’hiver, une période de dur labeur mais aussi de grande solidarité entre voisins.

Ce qui frappe dans ces images, c’est la propreté des lignes et l’absence de voitures. L’entrée du village montre une route de terre battue, large et paisible, bordée d’arbres jeunes qui, aujourd’hui, sont sans doute des géants ou ont disparu.

Massoins n’était pas un village riche au sens matériel, mais il était riche de sa communauté. Ces photos nous rappellent une époque où l’on connaissait le nom de chaque habitant, de chaque chien, et où chaque pierre du chemin avait une histoire.

Brin d’histoire

L’histoire de Massoins est indissociable de celle du Comté de Nice, une appartenance qui a forgé son identité, entre influences italiennes et racines Nissart . Intégrer ce lien, c’est comprendre comment ce petit village a navigué entre les grandes puissances européennes pendant des siècles. En 1388, Nice et sa province choisissent de se donner au Comte de Savoie pour échapper aux guerres civiles de Provence. Massoins bascule alors dans l’orbite de la Maison de Savoie. À cette époque, Massoins devient une pièce maîtresse du Comté de Beuil, dirigé par la puissante famille des Grimaldi de Beuil. Ces derniers étaient les « seigneurs de la montagne » dans le Comté de Nice. Le village était si stratégique qu’il fut le théâtre de luttes acharnées jusqu’à la chute spectaculaire d’Annibal Grimaldi en 1621, exécuté pour trahison envers le Duc de Savoie.

Pendant près de cinq siècles, Massoins a vécu sous le drapeau de la Savoie (devenue Royaume de Piémont-Sardaigne). Le fleuve Var, que l’on traverse sur la photos par la passerelle, n’était pas seulement une barrière naturelle : c’était la frontière internationale. Passer le Var, c’était aller « en France ». Les habitants de Massoins voyaient de l’autre côté de la rive des paysages similaires, mais des lois et une administration différentes. Cette situation a nourri une culture de l’échange, mais aussi de la contrebande, le sel et les denrées circulant secrètement par les sentiers escarpés pour éviter les douanes. C’est avec une certaine nostalgie que les anciens racontaient le Rattachement de 1860. Lors du plébiscite, comme l’immense majorité du Comté de Nice, les « Massoinques » votèrent pour devenir Français. L’héritage du Comté de Nice se lit encore sur les façades du village. L’église Saint-Martin, avec ses décors et son architecture, rappelle ce style baroque si particulier aux terres savoyardes et italiennes, bien loin du style plus austère de la Provence voisine. Aujourd’hui, quand on regarde la Place du Vallat ou les ruelles pavées, on sent cette « Niçardité » montagnarde. C’est un mélange de fierté pour sa terre et de douceur de vivre méditerranéenne. Le nom même du village, qui viendrait de « Masse Voins » (abondance de vin en vieux langage), rappelle que même sur ces terres perchées du Comté, la vie était généreuse.

La Cuisine du Rien devenue Reine

À Massoins, voyez-vous, on est à la charnière du monde : là où les sommets des Alpes, encore blancs de pudeur, viennent saluer la Riviera qui se prélasse en bas. Cette cuisine, c’est notre histoire, une histoire de « pauvres » si l’on veut, mais de ces pauvres qui sont riches de génie. C’est le chef-d’œuvre des mères de famille du Comté, des femmes capables de vous tirer un festin d’un caillou et d’une poignée d’herbes.

En ces temps-là, avant que les routes ne viennent balafre la montagne, l’huile d’olive n’était pas un simple ingrédient : c’était notre or liquide. Chaque famille soignait ses restanques comme un trésor de famille. Et la merenda ! Ah, mon bon monsieur ! Imaginez un peu : une tranche de pain de campagne, épaisse comme le pouce, frottée à l’ail avec vigueur, et baptisée d’une huile nouvelle, encore trouble et ardente, tout juste sortie du moulin du village. C’était le soleil de juillet qui vous coulait dans la gorge en plein cœur de l’hiver.

Chez nous, dans le Comté, on n’avait pas le culte du gaspillage. Le gaspillage, c’est le péché des villes. À Massoins, le potager en terrasses était une église. On vénérait la blette la bléa, comme on dit avec l’accent qui chante. Dans les raviolis à la daube du dimanche, on glissait toujours un peu de cette verdure du jardin pour donner le change à la viande fondante.

Et que dire de la Tourte aux Blettes ? Pour les Français d’en face, ceux de l’autre côté du Var, c’était une énigme ! Mettre du sucre, des pignons et des raisins avec des légumes ? « Ils sont fadas ! » disaient-ils. Mais non, c’était simplement l’héritage de la Maison de Savoie, ce petit goût de royauté caché sous une pâte craquante.

Quand arrivait la fête du village, les fourneaux chauffaient à blanc, comme des cœurs amoureux. L’odeur des ganse et de la fougasse à la fleur d’oranger s’envolait des ruelles, grimpait aux murs de pierre et allait titiller les cloches du clocher. On débouchait alors le vin de « Masse Voins », un nectar de coteau qui faisait gonfler le torse des anciens de pure fierté.

Aujourd’hui, quand on regarde ces terrasses qui dorment sous les ronces, on a le cœur un peu serré. On cherche le goût de ces tomates d’autrefois ou de ces petits artichauts violets qui ne demandaient que la lumière de Massoins pour être heureux.

La cuisine de chez nous, au fond, c’était ce miracle quotidien : transformer la rudesse de la roche en une caresse pour le palais. On n’avait peut-être trois fois rien dans la main, mais on avait tout l’amour de la terre dans l’assiette.

 

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